« AMBASSADEURS DU CHRIST » (2 Co 5, 20) DANS LES MILIEUX POLITIQUES
Lettre des Evêques catholiques de la RDCongo aux Acteurs politiques catholiques à l’occasion du jubilé d’or de l’Indépendance du pays (1960-2010)
Préambule
1. A l’occasion du jubilé d’or de l’Indépendance de notre pays, nous, Archevêques et Evêques, vos Pères dans la foi, réunis en session ordinaire de l’Assemblée plénière de la Conférence Episcopale Nationale du Congo (CENCO), venons nous adresser spécialement à vous, Acteurs politiques catholiques, hommes et femmes, vous qui avez la lourde responsabilité d’être, de par votre baptême et votre confirmation, les « ambassadeurs du Christ » (2 Co 5, 20) dans les milieux politiques.
2. Heureuse coïncidence ! Ce Cinquantenaire tombe la veille des élections générales dans notre pays et au lendemain de la deuxième Assemblée pour l’Afrique du Synode des Evêques qui s’est tenue à Rome du 4 au 25 octobre 2009. Deux moments importants aussi bien pour la vie du pays que de l’Eglise.
But de notre adresse
3. Le Synode a eu un message[1] fort pour les laïcs en général et pour les politiques en particulier : «Vous êtes l’Eglise de Dieu dans les lieux publics de notre société. Grâce à vous, la vie et le témoignage de l’Eglise sont rendus plus visibles au monde. » (n. 22) Nous voulons nous en faire l’écho non seulement pour y attirer votre attention, mais aussi puisque nous sommes convaincus que, en tant que domaine des décisions fondamentales, la politique reste le haut lieu de la pratique de la charité. C’est elle qui englobe les autres activités, les conditionne et fait passer dans les faits les différentes conceptions de la vie, même celles qui heurtent notre conscience. L’image de la RD Congo aujourd’hui est le fruit de différentes politiques mises en œuvre depuis le 30 juin 1960 à ce jour.
4. En cinquante ans d’Indépendance, le Congolais a fini par croire qu’il ne peut rien pour son pays comme son pays ne peut rien pour lui. A force de l’entendre, il s’est mis dans la tête qu’il est incapable de créer, d’inventer ou d’innover. Cette perte de confiance en soi mine tous les efforts pour le développement. Le Congolais ne sait plus voir les réalisations positives dont il doit être fier. Le jubilé est un moment favorable pour les recenser et les mettre en valeur. Conscient de ses réussites, il reprendra confiance en lui-même, cessera de se sous-estimer, se mobilisera et sera prêt à se sacrifier pour la grandeur du Congo, son beau pays. Dans ce contexte, les élections sont une chance offerte pour placer dans les hautes sphères politiques de « saints politiciens qui combattent la corruption, travaillent pour le bien du peuple et savent mobiliser les autres hommes et femmes de bonne volonté pour s’allier contre les maux » (n. 23) qui rongent son pays.
5. Dans ce pays, il a existé et il existe des hommes et des femmes politiques dont la Nation doit s’enorgueillir, notamment les Pères de l’Indépendance. Aujourd’hui, en tant que Pasteurs, notre but est d’encourager toute action et tout engagement politique efficace pour l’avenir de la Nation.
Raisons de l’éveil politique
6. Il est vrai que les coups d’Etat, la dictature, les guerres à répétition, la politique politicienne, la corruption généralisée et les promesses fallacieuses comme modes de gestion de la société ont fini par éclipser tout ce que le pays en cinquante ans d’Indépendance a offert de bon et de beau. Mais, fêter un jubilé dans la vie d’un individu, comme dans celle d’une institution ou d’un pays est une grâce. Cette année est une année de grâce ! En même temps que nous remercions le Seigneur pour ses bienfaits en faveur de notre pays, nous sommes heureux de constater qu’un effort louable a été entrepris pour ne pas réduire le cinquantenaire de l’Indépendance aux réjouissances populaires ou folkloriques. Une place non moins négligeable a été réservée à l’interrogation, à la remise en question et à la projection. D’où venons-nous ? Où sommes-nous ? Où allons-nous ? Autant de questions qui méritent qu’on s’y arrête pour éviter, dans l’avenir, puisque les mêmes causes produisent les mêmes effets, de retomber dans les travers du passé ou de rester à tourner en rond. L’au-delà du cinquantenaire risque de n’être que la répétition ou la réplique de la situation d’avant le cinquantenaire.
7. Ce questionnement prend une autre allure quand on sait que ce jubilé d’or coïncide avec l’organisation des élections générales dans notre pays. N’est-ce pas là un moment propice pour ceux qui sont appelés à l’exercice du pouvoir par la confiance des concitoyens, selon les règles démocratiques, au lendemain du cinquantenaire de l’Indépendance? Ils devront se montrer capables de diriger la RD Congo dans le respect de la vision des Pères de l’Indépendance qui, une fois en possession de leur terre, « une terre plantureuse et vaste…une terre qui ruisselle de lait et de miel » (Ex 3, 8), caressaient le rêve de vivre dans un pays libre, un pays toujours « plus beau qu’avant », comme nous le chantons dans notre hymne national. Ils ne le souhaitaient pas pour une minorité seulement, mais pour tous les habitants, quels que soient le travail et le rang social. Il est plus que temps de relever ce défi. Autant à l’Indépendance il n’y avait pas d’élites préparées pour diriger le pays ; autant aujourd’hui, au moment de fêter le jubilé d’or de l’Indépendance, on semble ne pas avoir une élite capable de gérer la chose publique. Pourtant, ce ne sont pas les compétences qui manquent. Nous sommes peinés au constat qu’on n’a pas su gérer l’héritage de l’Indépendance.
8. Longtemps mis sur la sellette, puisque depuis l’accession de notre pays à l’Indépendance, vous, Acteurs politiques catholiques, hommes et femmes, avez toujours été présentés à tort ou à raison comme ceux qui ont présidé aux commandes de l’Etat, vous devez aujourd’hui vous réveiller et rester éveillés pour conformer votre vie à votre foi. Votre crédibilité en dépendra. Aussi le Psalmiste écrit-il : « Quand les justes se multiplient, le peuple est en liesse ; quand les méchants dominent, le peuple gémit » (Ps 29, 2) Maintenant que vous avez pris conscience de votre « part de responsabilité dans la médiocrité généralisée » [2] qui a caractérisé les cinquante ans de notre Indépendance, l’échec n’est plus permis. On attend que vous soyez plus des témoins que des maîtres[3]. Thomas More[4], patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques et, au sens large, de tous ceux qui sont engagés dans la vie publique, fut martyr pour la vérité chrétienne, la vérité selon laquelle « l’homme ne peut pas se séparer de Dieu, ni la politique de la morale. »[5]
[1] L’Eglise en Afrique au service de la réconciliation, de la justice et la paix. Message final de la IIè Assemblée spéciale du Synode des Evêques pour l’Afrique.
[2] Cf. CEAL, Enjeux pour une démocratie participative : Rôle du leadership efficace. Acte du Premier Atelier des Acteurs Politiques Catholiques du 21 au 23 mai 2004 Centre Catholique Nganda de Kinshasa, Editions : Secrétariat général de l’Episcopat de la RD Congo, Kinshasa-Gombe, p. 201.
[3] Cf. PAUL VI, Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi, n. 41.
[4] Martyr, Thomas More a vécu de 1478 à 1535. Lorsque le roi Henri VIII rompit avec Rome afin de pouvoir divorcer, et fonda l’Eglise anglicane, le chancelier More désapprouva son souverain et démissionna. Arrêté, il fut exécuté comme traître. L’Eglise le fête le 22 juin.
[5] JEAN-PAUL II, Lettre apostolique en forme de « motu proprio » pour la proclamation de saint Thomas More comme Patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques. La Documentation Catholique, 3 décembre 2000, n. 2237.
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